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1958 - Chronomètre Geophysic E168   03-05-2010

Le Chronomètre Geophysic de 1958 compte parmi les modèles les plus importants de l’histoire de Jaeger-LeCoultre.
Genèse d’un garde-temps d’exception

Le Chronomètre Geophysic de 1958 compte parmi les modèles les plus importants de l’histoire de Jaeger-LeCoultre. Il synthétise les valeurs de précision, de résistance et de pureté esthétique. Sa genèse s’inscrit dans un contexte historique scientifique et politique très dense, auquel il participe directement.

1958-Chronometre-Geophysic-avec-Son-Ecrin-1

Début 1957, Jaeger-LeCoultre projetait d’ajouter à sa gamme de montres-bracelets des modèles munis de bulletins de marche. En mars, 500 mouvements sont mis en fabrication sous la rubrique «bureau officiel du contrôle des montres du Sentier». La mise en œuvre du projet à la Manufacture fut d’autant plus rapide que l’expérience de Jaeger-LeCoultre dans la chronométrie était déjà riche dans le domaine des montres de poche et des montres de pilote, avec en particulier la célèbre Mark XI, fabriquée de 1948 à 1953 pour la Royal Air Force.

Pour équiper leurs nouveaux chronomètres, les horlogers de la Manufacture choisirent le calibre Jaeger-LeCoultre 478, créé en 1945 et qui appartenait à la même famille que le calibre Jaeger-LeCoultre 488 de la Mark XI. Plusieurs modifications furent nécessaires pour le transformer en chronomètre. Le changement fut réalisé par les soins du régleur Jacques Golay, qui avait obtenu de très nombreux prix d’Observatoire avec des montres Jaeger-LeCoultre. Le calibre Jaeger-LeCoultre 478BWS.br fut doté d’un spiral autocompensateur, d’un ressort régulateur sur le coq (réglage de précision à l’aide d’une vis micrométrique), de dispositifs antichocs, d’un dispositif d’arrêt de seconde centrale sur la tige de remontoir et d'un balancier en Glucydur, un alliage spécial insensible aux variations de températures extrêmes.

En juin 1957, soit trois mois après les premiers essais, qui s’étaient révélés très fructueux, les principaux acteurs de la maison Jaeger-LeCoultre se réunirent pour parler des collections prévues pour les 125 ans de la Manufacture. Un volet fut réservé aux garde-temps «supertechniques». Jules-César Savary, un collaborateur de longue date, proposa de créer «un modèle de montre résistant à toutes les épreuves, notamment du point de vue de l’étanchéité, antimagnétisme, réglage, etc».

L’appellation Chronomètre Geophysic fut proposée dans la foulée car le modèle répondait directement aux critères et aux valeurs de l’Année géophysique internationale (AGI), qui était sur le point de commencer. De nouvelles boîtes étanches furent conçues, dotées d’une calotte en fer doux capable de protéger le mouvement de l’influence des champs magnétiques jusqu’à 600 gauss. Le logo Geophysic fut directement inspiré de celui de l’AGI et un écrin spécial en forme de Spoutnik fut créé pour l’occasion.

Un garde-temps destiné aux hommes de science

Geophysic-et-Memovox-2
1958-Chronometre-Geophysic-avec-Son-Ecrin

Événement scientifique de grande envergure, l’Année géophysique internationale (AGI) avait été organisée à l’initiative des États-Unis, dans la continuité des Années polaires de 1882 et 1932. Sa préparation avait duré plus de cinq ans. Elle devait se dérouler au plus fort d’un cycle d’activité solaire, du 1er juillet 1957 au 31 décembre 1958.

Plusieurs dizaines de milliers de scientifiques œuvrant pour soixante-sept pays différents y collaborèrent. Ils jetèrent les bases d’une connaissance globale des phénomènes terrestres et spatiaux, mettant momentanément en veille leurs différends politiques. L’AGI fut notamment le point de départ de la coopération internationale en Antarctique. Les recherches portèrent sur de nombreuses disciplines, dont le géomagnétisme, la sismologie, la dérive des continents, l’activité solaire, les rayons cosmiques, les longitudes et latitudes, la glaciologie, l’hydrologie, l’océanographie, la météorologie, ou encore la gravimétrie.

Les caractéristiques techniques du Chronomètre Geophysic répondirent aux besoins des chercheurs, aussi bien dans les bases polaires que dans les laboratoires et les sous-marins. À l’origine du projet horloger, il y avait la «résistance à toutes les épreuves». Or les scientifiques installèrent plus de 60 bases en Antarctique. La plus célèbre est sans doute la base Amundsen-Scott, construite au pôle Sud et qui abrita jusqu’à 80 personnes sous un gigantesque dôme d’aluminium. L’hostilité du climat polaire exigeait des instruments et des hommes résistants aux conditions extrêmes. Il en fut de même de la conquête spatiale : l’Année géophysique internationale marque également l’an zéro de l’ère spatiale, avec la mise en orbite des premiers satellites artificiels.

Le Chronomètre Geophysic fut doté d’un boîtier résistant aux champs magnétiques. Or le magnétisme constituait également un des principaux centres d’étude des scientifiques. Ces derniers parvinrent notamment à mesurer pour la première fois la ceinture de Van Allen, composée de particules à haute énergie qui entourent la Terre, piégées par le champ magnétique terrestre.
Quant à la précision, pour laquelle le titre de «chronomètre» est un garant officiel en horlogerie mécanique, faut-il rappeler qu’il n’y a pas de science sans mesure exacte ? Depuis des siècles, les horlogers et les physiciens ont œuvré de pair dans la recherche scientifique.

Cadeau aux sous-mariniers américains

1958-Remise-de-la-Geophysic-aux-Commandants-du-Nautilus-et-Skate

La précision, la résistance et la fiabilité du Chronomètre Geophysic en firent un symbole d’excellence. Si bien que, lorsqu’un groupe de citoyens genevois, avec l’appui de la ville de Genève, décida d’honorer l’exploit du sous-marin atomique américain Nautilus qui venait de rejoindre le pôle Nord, le cadeau qu’ils choisirent ne fut autre que le Chronomètre Geophysic. L’exploit du Nautilus comporte un volet scientifique, mais il s’inscrit surtout dans le cadre de la Guerre froide.

En 1957, les Russes avaient mis en orbite le tout premier satellite artificiel, baptisé Spoutnik. Cette réussite scientifique démontrait que le territoire américain était pour la première fois à portée des missiles russes. Menace qui ébranla l’opinion publique occidentale, tout en pointant du doigt son retard technologique. Les expéditions des sous-marins nucléaires sous la calotte glacière ne constituèrent rien de moins que la réplique américaine. Soutenu personnellement par le président des États-Unis, le projet devait faire d’une pierre deux coups. D’une part doter l’Amérique d’une puissante arme de dissuasion et de rétorsion, d’autre part frapper un grand coup médiatique pour restaurer la confiance en Occident.

La force nucléaire venait d’être domestiquée. Le nouveau combustible offrit aux sous-marins un rayon d’action infiniment plus vaste que celui des autres submersibles. Protégés par les océans, ils pouvaient s’approcher furtivement de leurs cibles, et bénéficiaient de la force de seconde frappe. Le premier sous-marin nucléaire avait été baptisé Nautilus, en hommage au submersible du capitaine Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers. Il mesurait 95 mètres de long et pouvait parcourir près de 170 000 kilomètres sans recharger son combustible ! Malgré cette autonomie prodigieuse, son passage sous le pôle Nord fut une véritable aventure. Le sous-marin ne parvint à se frayer une voie sous les glaces qu’après trois tentatives. Il manqua de s’écraser contre des icebergs, il surmonta plusieurs avaries techniques et dut s’orienter en dépit de l’inefficacité des boussoles classiques dans les pôles.

Le 23 juillet 1958, une année après sa première tentative, le Nautilus appareilla de Honolulu. Le 1er août il pénétrait sous la calotte glacière par le détroit de Béring. Le 3 août, il atteignait le pôle Nord. Il refit surface le 5 août après avoir franchi la limite de la banquise pour transmettre le message devenu célèbre : «Nautilus 90° N». Il venait de relier le Pacifique à l’Atlantique par la voie la plus directe et la plus rapide jamais empruntée. Au large de l’Islande, le commandant du sous-marin fut débarqué par hélicoptère et rapatrié aux États-Unis : 24 heures plus tard, le président D. Eisenhower lui décernait la Légion du mérite. Les 116 membres d’équipage furent gratifiés d’une citation présidentielle, accordée pour la première fois en temps de paix.

L’événement fut abondamment couvert par les médias. Bientôt suivi par le sous-marin Skate, le Nautilus était parvenu à redorer le blason du bloc de l’Ouest en démontrant sa suprématie dans la maîtrise de l’atome. Les commandants des sous-marins nucléaires acquirent un immense prestige. À Genève comme ailleurs, la presse salua la réussite américaine : «La publicité donnée par la Maison-Blanche à l’exploit du Nautilus est de bonne guerre. Les Spoutniks ont créé en Occident des complexes d’infériorité. La signification militaire de cette croisière est exceptionnelle. Elle pourrait ainsi amorcer un tournant essentiel dans la politique étrangère des États-Unis » (Journal de Genève, 11 août 1958).

Or, pour les citoyens genevois qui voulaient marquer l’événement, il s’agissait d’offrir un présent digne du mérite des héros. Le choix du Chronomètre Geophysic fut motivé par les qualités techniques et esthétiques de la montre et le rayonnement de la marque Jaeger-LeCoultre.

Le 16 décembre 1958, deux Chronomètres Geophysic de Jaeger-LeCoultre furent remis à W. R. Anderson et J. F. Calvert, commandants du Nautilus et du Skate, par le biais de l’amiral F. B. Warder, commandant de la flottille sous-marine de la flotte américaine de l’Atlantique. Leurs remerciements furent adressés au maire de Genève.

Chronomètre Geophysic. Modèle E 168

1958-Geophysic-Calibre-478BWS-br

-    Calibre Jaeger-LeCoultre 478BWS.br
-    stop-seconde
-    balancier en alliage spécial Glucydur
-    spiral autocompensateur
-    ressort régulateur sur le coq (réglage de précision à l’aide d’une vis micrométrique)
-    dispositifs antichocs
-    double boîtier étanche et antimagnétique, résistant jusqu’à 600 gauss
-    cadran et calotte en fer doux
-    bulletin de marche avec mention «résultats particulièrement bons»
-    diamètre 35 mm
-    deux versions de cadran et d’aiguilles
-    offert aux commandants des sous-marins nucléaires américains Nautilus et du Skate
-    fabriqué en 1 290 exemplaires

           o    acier : 1 038 exemplaires
           o    or jaune 18 carats : 222 exemplaires
           o    or rose 18 carats : 30 exemplaires

Un second modèle du Chronomètre Geophysic, référence 2895, fut créé simultanément au modèle E 168. Présenté sous l’appellation «luxe», il fut fabriqué exclusivement en or jaune 18 carats, à 103 exemplaires.

1958. Chronomètre Geophysic E.168
1958-Chronometre-Geophysic-avec-Son-Ecrin
1958-Chronometre-Geophysic-avec-Son-Ecrin-1
1958-Depliant-Jaeger-LeCoultre-Geophysic
1958-Geophysic-Calibre-478BWS-br
1958-Geophysic-Garantie
1958-Remise-de-la-Geophysic-aux-Commandants-du-Nautilus-et-Skate