Entretien avec Aurel Bacs de Christie’s, Genève 28-08-2009

Vous, votre passion du métier, votre rôle précis
Argus des Montres :
Que doit être pour vous un "watch expert" chez Christie's ? Quelles sont ses compétences et ses limites ?
Aurel Bacs :
Un "watch expert" doit bien connaître son domaine au sens large du terme : connaître la valeur des pièces, les acheteurs, les vendeurs, les tendances du marché, la concurrence… Il doit également être un "people expert" pour comprendre les véritables besoins de sa clientèle et de sa psychologie en termes d’achat.
Ses limites sont de prévoir le futur, et sa responsabilité est d’organiser la vente. Au final, ce n’est plus l’expert qui décide, il est uniquement une sorte de catalyseur, et il doit accepter que le marché soit plus grand que lui et la maison de vente qu’il représente.
Les produits n’arrivent pas toujours quand on le souhaite, c’est la règle des trois D (death, divorce, debt), il faut que ce soit le bon moment.
Argus des Montres :
Quelles sont les étapes pour devenir expert ? Quelles connaissances faut-il avoir ?
Aurel Bacs :
La vie est le meilleur professeur pour devenir expert d’une maison de vente. Malgré tout, l’expert doit reconnaître les pièces qui ont été restaurées et avoir du feeling sur ce qui est important dans la relation humaine quand il n’y a pas de limites de prix. Il faut savoir traiter avec tout le monde : des rois, des milliardaires japonais, des cheikhs, des industriels et monsieur Tout-le-monde. On devient progressivement un expert, comme un musicien, avec du travail et de l’expérience.
Les marques en général et le marché
Argus des Montres :
Quelles sont les marques qui innovent aujourd'hui ? Que trouvez-vous innovant en matière d’horlogerie ?
Aurel Bacs :
L’innovation en horlogerie me plaît. Pour moi, c'est quand on a le courage de remettre en cause ce qui existe déjà dans le but de faire mieux !
Les indépendants comme F.P. Journe, Greubel Forsey, Max Büsser sont également très innovants dans leur positionnement de niches.
Argus des Montres :
Quels sont les modèles qui vous ont marqué cette année ? Et pourquoi ?
Dans l’ensemble, les modèles 2009 sont plus discrets, en rapport avec la crise financière. On sent que les manufactures ont en quelque sorte "retenu" leur génie cette année. Néanmoins, des modèles comme la Zeitwerk de Lange & Söhne, avec son innovante indication des heures pour cette manufacture très conservatrice, le modèle UR103T de Urwerk avec son originale indication de l'heure par le biais de satellites mus par une croix de Genève, ou encore Ikepod qui propose des objets-cultes en relation avec l’art et la culture, m’ont fait plaisir,
Argus des Montres :
Sur quels salons professionnels allez-vous ? Quels sont, selon vous, les rendez-vous "immanquables" ?
Aurel Bacs :
Je ne vais pas particulièrement sur les salons professionnels comme le SIHH ou Bâle, car 80 % de nos montres mises en ventes sont des montres de collection anciennes, et elles ne se trouvent pas sur ces salons… De plus, mon planning chargé ne me permet pas toujours de pouvoir y aller durant cette période. Malgré tout, j’ai la chance et l’honneur d’être invité par certaines manufactures pour une présentation en privé et en avant-première afin de découvrir leurs nouveautés de l’année.
Les immanquables pour un collectionneur sont surtout toutes les ventes aux enchères internationales, et certains salons professionnels spécialisés dans les montres anciennes en Allemagne, en Italie et aux États-Unis sont également à voir. Mais rien ne remplace les dîners de collectionneurs en termes d’informations !
Argus des Montres :
Avez-vous accès à des collections privées ? Quelles sont leurs particularités ?
Aurel Bacs :
Oui, forcément, mon rôle consiste à savoir où se trouvent les montres et à entretenir un rapport personnel et professionnel direct avec les collectionneurs internationaux. Ces accès aux collections privées me permettent de savoir ce que ces acheteurs potentiels collectionnent et ce qu’ils souhaitent acheter ou vendre, la relation humaine est donc primordiale.
Leurs particularités, c’est que ces collections peuvent avoir une valeur de 20 000 euros avec plusieurs pièces ou de 50 000 000 euros, voire plus, avec une ou deux pièces.
Chaque collection est différente et unique, et porte la signature et la personnalité du collectionneur.
Argus des Montres :
Quelle est la demande du marché des ventes aux enchères ? Montres-bracelets ? Montres de poche ? Pendulettes ?
Aurel Bacs :
Les demandes et tendances actuelles sont très nettement la qualité. Aujourd’hui, les collectionneurs souhaitent acquérir des pièces anciennes en parfait état et sont devenus de plus en plus exigeants sur la qualité, que ce soit pour les montres-bracelets, les montres de poche ou les pendulettes. Mon département vend uniquement des montres, mais il existe chez Christie's un département dédié et spécialisé pour les pendules et les horloges anciennes.
Parlons maintenant des montres de collection…
Argus des Montres :
D’où vient votre passion pour les montres de collection ?
Aurel Bacs :
Depuis l’âge de 12 ou 13 ans, j’ai accompagné mon père sur des salons de collectionneurs, et j’ai fait connaissance petit à petit avec les acteurs de ce métier, les montres et le commerce de celles-ci. Je ne suis pas moi-même collectionneur de montres. Je ne ressens pas le besoin de les posséder, car j’ai l’impression, à travers ma profession, que toutes les pièces en vente sont les miennes, elles me donnent suffisamment d’émotions.
Argus des Montres :
Est-ce d’après vous un bon investissement ? Une valeur refuge en période de crise boursière ?
Aurel Bacs :
Les montres sont toujours un bon investissement, elles restent encore aujourd’hui un produit rare, exclusif et unique. Il y a encore des pièces accessibles comparativement aux chefs-d'œuvre mobiliers des XVIIe et XVIIIe siècles. Aujourd’hui, il est plus difficile de trouver du mobilier ancien de haute qualité avec un pedigree historique qu’une montre. Alors, oui, on peut dire que les montres de collection de qualité sont de bons investissements pour l’avenir.
Y a-t-il une nouvelle tendance vintage ? Quelle est la mode actuellement, selon vous ?
Aurel Bacs :
Il y a effectivement une tendance vintage depuis 10 à 15 ans, toutes les personnes qui aiment l’horlogerie tombent un jour dans cette tendance vintage. On devient vite amoureux d’une pièce ancienne de qualité, de la manière dont elle vieillit, de son état, de son fonctionnement et de sa patine particulière.
La tendance est un retour aux montres plus classiques, plus claires et plus discrètes, avec un retour du rétro dans les lignes des modèles convoités. Les montres avec des diamètres de 45 mm au poignet ne sont plus à la mode, à l’instar du design et de la mode actuelle.
Argus des Montres :
Qu'est-ce qui, aujourd'hui, fait la valeur d'une montre de collection ? L’histoire de celle-ci ? Sa rareté ?
Chez Christie's, on parle des 5 Q : la qualité, la qualité, la qualité, la qualité et la qualité.
1. La qualité de la marque : qualité du nom et du modèle, qualité d’une valeur sûre, qualité d’une signature ;
2. La rareté de la pièce ;
3. La qualité et la complexité du mouvement ;
4. La qualité visuelle (la vraie beauté est parfois la sobriété et la simplicité) ;
5. La qualité de son ADN (c'est-à-dire est-ce que cette montre représente la marque, sa conformité à ses origines et à ses racines ?)
Votre rapport personnel aux montres
Argus des Montres :
Quel est votre plus beau souvenir, votre plus belle anecdote horlogère ?
Aurel Bacs :
Mon plus beau souvenir reste d’une manière générale toutes les relations humaines privilégiées, ou les moments où mon métier m’apporte la joie de vivre.
Argus des Montres :
Quel est votre rêve horloger ? Une montre que vous auriez aimé avoir réalisée ?
Aurel Bacs :
Oui, j’ai des rêves horlogers que je garde pour moi.
J'aimerais réaliser une montre, mais je souhaite garder ce souhait personnel.
Argus des Montres :
Si vous deviez en garder une seule pour la vie ?
Aurel Bacs :
Celle que j’aurais réalisée moi-même. Maintenant, j’aimerais aussi, si je devais en garder une pour la vie, posséder la montre de Breguet réalisée pour Marie-Antoinette, car c’est une pièce remplie d’histoire, c’est comme un tableau de Van Gogh ! Ou le chef-d’œuvre de Michel Ange....
Également la célèbre montre de Patek Philippe Grande Complication créée pour Henry Graves, vendue en 1999 aux enchères pour la somme de 17 millions CHF (11 millions d'euros), une pièce exceptionnelle. Posséder une telle montre, c’est vivre avec un objet qui est le sommet de la création technique.
Et enfin... votre rapport au temps
Argus des Montres :
Êtes-vous à l’heure ? Et pensez-vous que c’est une vraie politesse ?
Aurel Bacs :
Pas aussi souvent que je le souhaiterais, car j’ai un emploi du temps chargé. Je pense qu’être à l’heure est une vraie politesse vis-à-vis de ses rendez-vous, c’est un respect du temps de l’autre.






