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Interview de Me Collin du Bocage, commissaire-priseur et expert chez Drouot   15-10-2009

Me Collin du Bocage est commissaire-priseur et expert chez Drouot, Didier Gottardini l’a interviewé dans son bureau parisien.

Monsieur Colin du Bocage

Me Collin du Bocage, 

commissaire-priseur et expert chez Drouot


Vous, votre passion du métier, votre rôle précis

 

 

Argus des Montres :

Que doit être pour vous un "watch expert" chez Drouot ? Quelles sont ses compétences et ses limites ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Un curieux… Le miracle de Drouot est qu’une belle montre peut sortir dans la vente la plus prestigieuse et spécialisée, mais aussi dans une vente courante, de semaine et sans catalogue. En effet, beaucoup de lots proviennent de successions, et parfois les héritiers ne veulent pas attendre une vente spécialisée. La montre "surprise" est souvent présentée à un prix très attractif. Ensuite, un peu de connaissances et savoir se poser des questions permet d’éviter l’achat trop impulsif. Le "watch expert" va rechercher la pièce ancienne, en bon état ou au contraire dans son jus. Il est exigeant, car la pièce irréprochable sera toujours un bon placement. Il faut savoir ce que l’on achète et pourquoi on l’achète.

Argus des Montres :

Quelles sont les étapes pour devenir expert ? Quelles connaissances faut-il avoir ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

L’expert est en formation permanente : pour connaître, il faut en voir, en voir et en revoir. Croire que l’on connaît est la pire des erreurs. Un bon expert ne peut pas être vaniteux. Chaque pièce, chaque montre, a son histoire. Je ne parle même pas des montres fausses, mais parfois une montre que l’on croit connaître réapparaît sur le marché. On la savait parfaite. Mais entre deux passages en vente, beaucoup de choses ont pu se passer. Il faut être attentif. 

De plus, la montre est un domaine d’une infinie variété. À un écrou, à une roue de différence, le modèle n’est plus le même et la valeur est toute différente. Tout connaître est impossible. La passion et l’écoute de l’autre permettent chaque jour de se perfectionner. Enfin, les magazines et les sites internet sont de plus en plus des sources d’informations obligatoires.

 

Les marques en général et le marché

 

Argus des Montres :

Quelles sont les marques qui innovent aujourd'hui ? Que trouvez-vous innovant en matière d’horlogerie ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Pour moi, il ne faut pas courir après l’innovation frénétique. Les marques ont une histoire, une image, une réputation qui ne doit pas se perdre. Je suis en fait assez traditionaliste, et la Patek qui se transmet de génération en génération me satisfait pleinement. Cependant, la recherche de complications est un élément important de l’histoire de l’horlogerie. Elle en est même le moteur.

J’aime cependant les liens entre l’industrie horlogère et les autres domaines, comme l’aéronautique ou l’automobile. Ainsi, je trouve intéressante l’initiative de Tag Heuer qui, en 2004, présente la Monaco V4, une "concept watch" avec transmission par courroie et masse linéaire oscillante et roulements à billes. D’ailleurs, la marque qui fut portée par Steve McQueen s’est associée depuis à Mercedes-Benz et a produit le chronographe SLR, réservé aux propriétaires de la voiture Mercedes-Benz SLR McLaren. Cette idée est séduisante, car innovante technologiquement et, en même temps, bien inscrite dans l’histoire de la marque.

Argus des Montres :

Quels sont les modèles qui vous ont marqué cette année ? Et pourquoi ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Peut-être par déformation professionnelle et par goût pour les arts africains, je suis fasciné par Vacheron Constantin qui a osé développer une série de montres incorporant des représentations miniatures de masques africains sélectionnés au sein de la collection Barbier-Mueller de Genève. L’exposition du Metropolitan Museum of Art de New York, intitulée "A Legacy of Collecting: African and Oceanic Art from the Barbier-Mueller Museum", parrainée par Vacheron Constantin, a permis à la marque de mettre en exergue ce mélange de l’horlogerie et des beaux-arts. Un rêve de commissaire-priseur qui découvrit à cette occasion le dernier volet de la collection Les Masques.

Argus des Montres :

Sur quels salons professionnels allez-vous ? Quels sont, selon vous, les rendez-vous "immanquables" ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Je ne suis pas un watch globe-trotter, sûrement à tort. Mon ami Geoffroy Ader, expert, me tient au courant des nouveautés et des bruits de couloir des salons internationaux. Je me contente donc du salon Belles Montres au carrousel du Louvre à Paris qui tiendra sa prochaine et troisième édition du 27 au 29 novembre 2009.

Argus des Montres :

Avez-vous accès à des collections privées ? Quelles sont leurs particularités ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Heureusement ! C’est le cœur de mon métier. Je rencontre des passionnés. Ils connaissent souvent leurs pièces sur le bout des doigts. Les écouter reste toujours un grand plaisir, car ces collectionneurs en savent souvent plus que vous. Parfois, il y a des désillusions, car, comme tout le monde, ils peuvent s’être trompés ou s’être fait tromper. Mais le bon collectionneur, lui aussi, sait écouter, et l’expert compétent trouve toujours les mots pour expliquer les choses. Le grand collectionneur possède d'ailleurs souvent peu de pièces, mais des pièces exceptionnelles. Il sait revendre pour toujours améliorer sa collection. Il évite le piège de l’accumulation. Enfin, le bonheur de ce métier est la découverte. Quand le téléphone sonne et que vous entendez "Bonjour, j’ai des montres à vendre", cela peut tout vouloir dire. Vous pouvez vous retrouver avec des montres de gousset d’époque révolutionnaire, des Rolex quasi neuves, des Swatch ou une rarissime Breguet d’un lord anglais.

Argus des Montres :

Quelle est la demande du marché des ventes aux enchères ? Montres-bracelets ? Montres de poche ? Pendulettes ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Comme il existe mille sortes de collectionneurs, il existe mille sortes de demandes. À l’étude Delorme & Collin du Bocage, nous présentons dans une même vente toutes sortes de montres. Cependant, l’expérience aidant, nous savons par avance ce qui va intéresser chaque client. Certains dorment durant la vente entière et se réveillent pour le lot attendu. Aujourd’hui, il existe une demande pour tout. Les montres contemporaines restent très à la mode, mais les modèles historiques ont leurs aficionados.

 

Parlons maintenant des montres de collection…

 

Argus des Montres :

D’où vient votre passion pour les montres de collection ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

D’abord d’un père collectionneur et ensuite de ce métier merveilleux où vous côtoyez des gens passionnés. Certains parlent de montres comme d’amour, avec une vraie émotion dans la voix. Enfin, dans l’horlogerie, tous les sens sont en éveil. Le tic-tac, l’odeur du cuir, la fermeture du bracelet, la forme du boîtier, l’intelligence du mécanisme, tout est source de plaisir et de sensations.

La montre est un concentré de sophistication discrète ou ostensible, à partager ou à déguster en solo.

Argus des Montres :

Est-ce d’après vous un bon investissement ? Une valeur refuge en période de crise boursière ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Les cotes ne bougent pas. Les ventes de Genève récentes font des prix records. La montre se porte bien. Le terme "valeur refuge" est peut-être un peu fort, mais dans le cadre d’une diversification des supports et des risques, je pense que cela est une bonne option. Je mets en garde cependant contre les effets de mode et les marques parfois trop spéculatives ou les hausses et les baisses sont plus rapides, comme chez Rolex.

Argus des Montres :

Y a-t-il une nouvelle tendance vintage ? Quelle est la mode actuellement, selon vous ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

La tendance vintage est profonde. La montre plate, le cadran rond à fond noir ont de beaux jours devant eux. En période de crise, les essentiels reviennent souvent sur le devant de la scène. D’ailleurs, comme dans l’ameublement, l’ultra-design perd un peu de terrain au profit d’un classicisme revisité. Les horlogers joailliers réinventent leur classique, les marques rééditent et améliorent les best-sellers historiques. La Reverso va encore connaître de multiples versions… D’ailleurs très réussies… J’attends mon prochain cadeau de Noël.

Argus des Montres :

Qu'est-ce qui aujourd'hui fait la valeur d'une montre de collection ? L’histoire de celle-ci ? Sa rareté ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Sa race ! Une montre doit avoir du caractère pour aiguiser les passions et les appétits. Il peut s’agir d’un modèle mythique, d’une icône, d’un must have… Ces modèles sont souvent le cœur d’une collection. La posséder devient alors comme une appropriation de l’histoire et de l’imaginaire que véhicule la montre : Daytona, Submariner, Ingenieur, Comex. Ensuite, la montre peut être d’une série spéciale, limitée et épuisée. Elle doit être dans un état d’origine impeccable.

Pour les montres anciennes, la beauté supplante parfois la technique. Mais il y a tant de contre-exemples, comme Breguet, certains horlogers anglais.

 

Votre rapport personnel aux montres

 


Argus des Montres :

Quel est votre plus beau souvenir, votre plus belle anecdote horlogère ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Une drôle de découverte, rue de Vaugirard. Une montre maçonnique ayant appartenu à David Baden-Powell, frère du fondateur du mouvement scout, et retrouvée dans un appartement dans une caisse destinée à la poubelle. La montre était modeste, mais faisait un peu partie de la petite histoire universelle… L’enchère fut, elle aussi, modeste : 4 000 euros. Au moins, elle n’est pas perdue. La vie des objets est surprenante.

Argus des Montres :

Quel est votre rêve horloger ? Une montre que vous auriez aimé avoir réalisée ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

J’adore les montres de James Bond. Les montres GPS, c’est déjà pas mal, même si l’électronique n’a, selon moi, pas sa place dans une montre… Alors, le rêve, pourquoi pas une montre qui sonne comme une cathédrale, mais sans électronique… Il paraît que quelqu’un y travaille.

Argus des Montres :

Si vous deviez en garder une seule pour la vie ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

Ma dernière Reverso… En attendant la prochaine.


Et enfin... votre rapport au temps

 

Argus des Montres :

Êtes-vous à l’heure ? Et pensez-vous que c’est une vraie politesse ?

Maître Olivier Collin du Bocage :

C’est une obligation… Mais je suis souvent comme le lapin blanc d'Alice au pays des merveilles. "Je suis en retard, il est déjà moins le quart, je n’ai pas le temps de dire en revoir, je suis en retard, en retard."