Afficher le diaporama
Interview de Stéphane Schaffter (Alpiniste & découvreur de la voie Jaeger-LeCoultre) 03-02-2010
La méthode empirique apporte de bien meilleurs résultats que la confiance aux informations existantes...
Comment vous décririez-vous :
A la fois alpiniste et guide de montagne, j’ai pu faire d’une vocation née très tôt une profession à part entière, puisqu’y consacre pratiquement tout mon temps. J’avais environ quinze ans lorsque j’ai commencé à grimper, et dès le début mon approche à consister à me tourner vers des nouveautés, à explorer des endroits vierges, à réaliser des aventures inédites. En fait la majorité des personnes qui pratiquent la montagne préfèrent suivre des voies ouvertes et se fier aux précurseurs, en ce qui me concerne j’aspire à découvrir la montagne sous sa forme la plus pure. Il faut alors souvent se passer de carte ou de renseignements précis, ce qui sous-entend une grande motivation pour parvenir à définir dans ces conditions un itinéraire, non seulement jusqu’au sommet mais déjà aux pieds de la montagne en question. Le point commun des « faiseurs » de nouveaux itinéraires réside dans l’envie de créer et de découvrir, sans céder aux sirènes des modèles de fonctionnement établis et normalisés.

Cette philosophie de la montagne implique-t-elle une certaine méthode ?
Il convient de distinguer deux démarches : en dehors de toutes considérations de sécurité, la découverte en solitaire reste la démarche la plus pure de l’alpiniste. Par contre l’image traditionnelle de la montagne, c’est la cordée. Surtout lorsqu’on évolue en terrain hostile (glacier, crevasse etc…), il vaut mieux privilégier l’ascension à plusieurs personnes afin d’optimiser la survie. Dans les deux cas il est indispensable de prendre le temps d’effectuer ses propres reconnaissances. La méthode empirique apporte de bien meilleurs résultats que de se fier aux informations existantes, trouvées sur le net et souvent déformées. Avec la diffusion de l’information aujourd’hui on a accès à énormément de données, mais qui s’avèrent parfois suggestives ou modifiées par rapport à la réalité. Etre structuré permet de mieux découvrir l’accès à la voie recherchée, et s’intéresser à la montagne dans son ensemble sans se limiter au seul accès reflète l’histoire de la montagne telle qu’elle est décrite dans les livres qui font référence. Il faut du temps.
Qu’aimez-vous partager le plus en montagne ?
Les relations humaines. En découvrant la montagne les gens se découvrent eux-mêmes. Lors d’expéditions de très haut niveau les compagnons de cordée disposent tous de compétences
reconnues et c’est alors la qualité des relations humaines qui peut faire la différence. En travaillant en tant que guide les rapports avec les clients se révèlent généralement agréables et intéressantes, mais au départ ils sont faussés car chacun se jauge et évalue son niveau. Surtout il ne faut pas limiter la découverte de la montagne à son ascension, mais également aux cultures des gens qui la fréquentent, leur manière de vivre dans tel ou tel pays. Le métier de guide m’a appris qu’il était possible de transmettre une passion. En dehors de la montagne le
partage et la découverte continuent, finalement tout devient intéressant dès lors que l’on se penche sur le sujet ! Le jour où mon corps ne me suivra plus en montagne, je me consacrerai au développement de matériel de montagne, c’est tellement gratifiant de constater que les gens adoptent des produits créés pour eux sur la base de sa propre expérience.

Quels aboutissements retiendrez-vous en particulier de votre expérience ?
Dans la vie d’un alpiniste qui veut sortir des sentiers battus il y a toujours des envies ou des objectifs plus marquants que d’autres. L’un de mes premiers rêves a pu être concrétisé en 1986 : la première ascension d’un 8000 mètres en ski de fond c’était le Shisha Pangma au Tibet. Il découlait de ma pratique du ski de fond en montagne l’hiver, et l’instinct du pionnier a pris le dessus : je me suis dit qu’en confectionnant un matériel ultra léger il était sans doute possible d’atteindre cette cote mythique en utilisant cette technique. Les équipementiers s’intéressent beaucoup à ces premières et nous avions utilisé le carbone, déjà à l’époque, pour créer des skis sur-mesure. Dans le même esprit je n’ai pas pu résister au mythe de la haute route, la Chamonix-Zermatt que les guides pratiquent souvent. Je tenais à utiliser d’autres « ingrédients » pour battre le record entre le Mont Blanc et le Mont Rose (118km pour 11000m de dénivelé positif) en solitaire. Là encore je me suis muni de skis de fond, mais en les associant au parapente, et j’ai pu inscrire un nouveau temps record de 32 heures. Le cumul du ski de fond et de l’alpinisme m’ont amené à ouvrir de nouvelles voies, telles que la traversée de la cordillère Raura (Pérou, 1984). Parmi les points phare de mes premières mondiales on peut encore citer la face Est du Yerupeja Chico au Pérou en 1985, ou le pilier Sud-Ouest de la Tour du Trango au Pakistan en 1987. En travaillant avec des fournisseurs techniques, pour la promotion ou le développement de nouveaux matériels, j’ai accepté de « normaliser » mes ascensions. Cela consistait à effectuer des 8000. Par exemple le K2 en 1985 (8611 mètres, le plus haut du monde après l’Everest), sur lequel notre petit groupe a tourné une page de son histoire. Nous sommes allés au-delà du mythe des camps et cordes fixes en portant notre propre matériel et escaladant jour et nuit, pour effectuer l’aller et retour en trois jours, un record. Au bout du compte chaque conquête apporte de l’intérêt et du plaisir pour autant que la relation humaine vécue soit à la hauteur, ensuite il faut différencier celles qui s’identifient à un rêve personnel de celles qui sont motivés par d’autres objectifs, tel le tournage d’un film au sommet de l’Everest (réalisé pour le cinquantenaire de sa conquête).
Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaiteraient réaliser un de leurs rêves demontagne ?
Je leur conseillerais avant tout de conserver une certaine humilité et de respecter la montagne, et de se fier à leurs propres expériences, pas à des simples données. Il ne faut surtout pas essayer de se comparer à ce qui se fait de mieux ou de plus rapide aujourd’hui, ce serait très dangereux. L’alpiniste actuel a complètement changé par rapport aux pionniers des années 1800, il se laisse influencer par l’extérieur et ne prend plus le temps d’acquérir sa propre expérience, on assiste de nos jours à un manque de respect de la montagne qui peut mener à s’exposer inutilement. La formation et l’informations disponibles ne remplaceront jamais l’expérience.




